Décryptage du premier débat Clinton-Trump : quelles stratégies ont mis en place les candidats pour avoir de l’impact au-delà de leurs arguments ?

picto orangeHier soir, le débat entre Hillary Clinton et Donald Trump a rassemblé plus de 80 millions de téléspectateurs. Je l’ai regardé en direct, pour éviter d’être influencée par les comptes-rendus des medias français ce matin.

Ce débat, passage obligé de la campagne présidentielle, a été un vrai show, à la fois sur le plateau et à la TV.

Les partenaires de jeu : deux interprètes, un Monsieur Loyal (Lester Holt, le « modérateur »), un public qui a « accepté de rester silencieux » comme l’explique en introduction Monsieur Loyal – on verra que ce ne fut pas complètement le cas.

Ce matin, la question principale est « qui a gagné ? » Autrement dit : qui a été le plus convaincant ? Jusqu’à quel point ?  Je n’essaierai pas d’y répondre, du moins pas complètement. Je vous invite à porter notre attention sur les ressorts dramatiques utilisés lors de ce spectacle « politique ».

Pas de place pour l’improvisation !

Le duo est extrêmement codifié et les règles sont connues à l’avance y compris du public. Elles ont été négociées en amont du débat et le modérateur les rappelle juste avant que les protagonistes entrent en scène. Tout au long du débat, ceux-ci se conforment d’ailleurs parfaitement aux codes imposés. Debout derrière un pupitre, ni Hillary Clinton, ni Donald Trump ne sortent de leur territoire. Cette quasi-immobilité est compensée par le jeu de mains, qu’Hillary Clinton est la première à mettre en place après quelques minutes. Peu à peu, ce jeu de mains va s’intensifier et devenir plus naturel, plus expressif également, Donald Trump pointant même du doigt son adversaire après 30 minutes alors qu’il assène « With politicians it’s all talk, no action ».

Les deux interprètes respectent également l’équilibre des temps de parole et les contraintes de temps annoncées par le modérateur (20 secondes, 2 minutes pour répondre). Ils ont parfaitement préparé leurs arguments, à la virgule près.

Ce sont donc plus leurs états de corps, plus difficiles à maîtriser en général, qui vont leur permettre de renforcer l’impact de leur discours respectifs.

Comment encaisser les attaques ?

Les changements  d’états de corps sont à peine perceptibles quand il s’agit d’encaisser les attaques de l’adversaire. On sent pourtant Donald Trump en difficulté avec sa respiration quelques minutes après la sortie d’Hillary sur la publication de sa déclaration d’impôts. De son côté, Hillary Clinton a choisi de laisser glisser et de sourire. Alors que Trump affiche une expression tragique et le regard vague, Hillary sourit volontiers quand son adversaire lui envoie une pique. Elle se permet même de l’humour et de la dérision ce qui provoque immédiatement une réaction dans le public. Hillary Clinton utilise à plusieurs reprises le regard « face caméra », notamment à la fin du débat « Words matter when you run for President ».

Deux personnages pour un rôle !

Nous sommes dans une pièce où une partie de la dramaturgie consiste à ce que les personnages se définissent mutuellement.  Hillary appelle Trump par son prénom. Ce dernier annonce qu’il va l’appeler par sa fonction « Secretary Clinton ». Dès lors, chacun rentre dans son personnage : Hillary est une femme politique, responsable maîtrisant ses dossiers, ses choix et ses propositions. Elle sourit, quasiment imperturbable, en réponse aux attaques et aux incongruités de son adversaire. Elle donne l’image de la stabilité. Trump, de son côté, assume son personnage de businessman pragmatique qui a réussi, aime son pays et, terriblement affecté par la situation du pays, s’engage pour ses concitoyens. Voix grave, mais aussi chargée de colère. Il parvient presque à donner une dimension héroïque à son personnage qui se sacrifie pour l’amour de son pays.

L’enjeu du débat n’est pas tant sur la crédibilité des deux personnages – que les deux protagonistes interprètent déjà depuis de nombreux mois, mais sur la question de savoir laquelle de ces figures peut prétendre exercer le rôle de Président des Etats-Unis. Le débat se clôt d’ailleurs sur ce sujet. Donald Trump attaque frontalement Hillary Clinton sur son manque de « stamina » (endurance). Celle-ci lui répond par des faits (son point fort sur le plan du discours) mais mieux encore, elle lui renvoie une énergie de confiance et décontractée qui provoque le rire chez le public. Des deux, c’est elle qui aura fait réagir le public le plus souvent. Elle termine le débat par un nouveau regard « face caméra » en exhortant les électeurs à aller voter. Après elle, Donald Trump ne parvient pas à avoir une présence assez forte pour porter ses derniers mots.

La sortie de scène est à l’image de ces derniers échanges. Hillary Clinton arbore un grand sourire et avance vers le public  avec enthousiasme (en réalité elle se dirige vers sa fille Chelsea mais ces quelques pas sont animés d’une intention forte et chaleureuse). Donald Trump, impassible, est rejoint par son équipe sur le plateau.

Le show se termine sur ces images. Un premier « round » qui précède ceux du 9 et 19 octobre. Comment ces deux interprètes pourront-ils trouver une plus grande liberté de jeu dans le cadre rigide qui leur est imposé ? Car c’est sans aucun doute là que se situe la clé de leur impact sur leurs futurs électeurs. Suite au prochain épisode…