Décryptage du débat Clinton-Trump, 2ème round : la stratégie du territoire

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A l’heure où j’écris cet article (7h30 heure française), il est probable que vous (contrairement à moi) ayiez déjà commencé à entendre ou lire les analyses de la violente verbale inédite déployée par les deux candidats. On retiendra notamment la menace de Donald Trump à son adversaire alors que les hostilités étaient lancées depuis 23 minutes : « Quand je serai président je ferai en sorte qu’un procureur soit nommé et s’occupe spécialement de vous ».  Et il a été aussi question d’emails, d’impôts, de comportements envers les femmes, des relations avec la Russie, d’islamophobie etc. Mais ce n’est pas tout ! Ces deux « performers » que sont Hillary Clinton et Donald Trump se sont livrés à une bataille sans merci sur le registre du non-verbal. Dans cet affrontement,  c’est la stratégie d’occupation de l’espace qui est fascinante. Et on verra à qui elle donne l’avantage, au final.

Revenons d’abord sur la configuration du débat, très différente du premier. La principale règle du jeu est que les candidats répondent à des questions (sans qu’ils les connaissent à l’avance) en deux minutes maximum. Les questions sont posées soit par des électeurs américains présents sur le plateau et disposés de part et d’autre du candidat. Seize (deux fois huit) personnes sont donc  assises à quelques mètres d’Hillary Clinton (sur sa gauche) et de Donald Trump (sur sa droite). Deux modérateurs, journalistes expérimentés, relayent d’autres questions, posées sur les réseaux sociaux, passent la parole et arbitrent le temps de parole. Ce sont eux qui rythment la soirée. Hillary Clinton et Donal Trump font également face à un autre public composé de leurs proches et de leurs soutiens. Les deux candidats ont un chacun un pupitre et un siège haut et utilisent un micro-main.

C’est Hillary Clinton qui répond la première à une question venant de son côté de la salle. Elle se rapproche de son interlocutrice, la regarde en face et avant de répondre, lui demande « Are you a teacher ? » Elle crée le lien immédiatement avec empathie, douceur et conviction : elle donne le ton pour la soirée, elle sera une Présidente proche des gens. Donald Trump, en réponse à cette même question, utilise un ton solennel, presque triste.  Il est debout, immobile, sans jeu de main (contraire à son adversaire). La colère présente au premier débat a laissé la place à l’affliction – sans agressivité apparente. Il conserve ainsi son rôle, qu’il explicite d’ailleurs en rappelant qu’il n’est pas un politicien de métier et qu’il ne se présente que pour sauver le pays. Là aussi,  les choses sont posées dès les premières minutes.

Mais très vite, le ton monte, les menaces fusent et les « menteur » font leur apparition. Donald Trump se pose très tôt en victime : plusieurs fois, il s’indigne car son temps de parole n’est pas aussi important que celui d’Hillary Clinton. L’agitation monte, il interrompt, puis se contient. A deux reprises dans le débat, on le sent au bord de l’implosion : de nouveau lorsque son adversaire lui parle des impôts (respiration oppressée) et également lorsqu’il parle de ses relations avec Vladimir Poutine (au bout de 50 minutes de débat). Son souffle dans le micro est très présent. A plusieurs reprises, il utilise un geste de la main, index tendu, pouce levé qui fait penser à  une arme. Etats de corps et gestuelle  sont très révélateurs, mais plus encore, la façon dont Donald Trump va tenter de voler visuellement la vedette à Hillary Clinton.

Au départ le candidat est plutôt statique à la fois quand il répond aux questions et quand c’est son adversaire qui répond. Puis Donald Trump va très vite se mettre à circuler autour de son pupitre, s’appuyant parfois au dossier de son siège, puis repartant. En étant en mouvement derrière Hillary, il attire le regard du spectateur sans même avoir besoin de parler. Il tourne comme un lion en cage, s’arrête puis revient. Hillary Clinton, quant à elle, est dans un procédé inverse : lorsque son adversaire parle, elle retourne sur son siège, semble écouter attentivement, prend des notes, sourit parfois. Elle ne cherche pas à distraire le public ou à mettre Donald Trump mal à l’aise pendant que celui-ci parle. Elle est très concentrée, et encaisse les attaques.

En revanche, elle prend l’avantage sur  l’occupation du territoire de Donald Trump lorsque des questions sont posées par les spectateurs assis du côté de ce dernier. Hillary Clinton franchit alors la ligne invisible qui les sépare et s’approche de la personne qui pose la question comme on l’a vu plus haut. Ce faisant, elle occupe le territoire de Donald Trump.  Elle s’invite (s’incruste ?) « chez lui » pendant trois questions de suite. Parfaitement à l’aise dans sa gestuelle des mains qu’elle utilise systématiquement, elle fait passer son micro  d’une main à l’autre avec naturel. Elle ne se laisse pas démonter par les déplacements et mouvements de Donald Trump derrière elle. Celui-ci, pourtant est beaucoup plus grand (1,88 pour un 1,70m) et massif. Il occupe l’espace de façon très intense. La technique d’Hillary pour contrer son adversaire sur ce plan est de s’appuyer sur son public, d’être en contact avec lui et de ne s’adresser en direct à Donald Trump que très rarement (comme s’il n’existait pas).

Au final, cette technique s’avère payante car elle met en lumière, par contraste, le côté animal et non-maîtrisé (dangereux ?) de Donald Trump, malgré les efforts de ce dernier pour se contenir.  Même attaquée très violemment (ses emails, Wikileaks, l’accusation de viol contre Bill Clinton…),  Hillary Clinton parvient à se recentrer en retournant à son siège de façon systématique.

Une fois encore, dans la forme au moins, c’est Hillary Clinton qui montre le plus de capacité à maîtriser sa prestation. En faisant du public un partenaire de jeu (et non pas un adversaire) et occupant l’espace à la fois de façon stratégique et systématique.

A suivre pour le troisième débat qui aura lieu le 19 octobre prochain.

Anne Girard